Journal d’une traversée

Posted By on 29 Avr 2014 | 21 comments

Notre traversée Cambodge-Laos ayant été quelque peu périlleuse, nous avons décidé de la raconter un peu plus en détails que d’habitude. En espérant que ce ne soit pas trop pénible à lire !

Dernière soirée au Cambodge, qui clôture ce centième jour de voyage. Demain, c’est le départ pour le Laos. Nous sommes tous les deux quelque peu anxieux à l’idée de traverser cette frontière. Elle est réputée pour être très corrompue, et il faut donc donner des bakchichs à tout va pour avoir le droit de passer. Autant Solenne que moi sommes contre l’idée de donner de l’argent en plus du visa. Ce n’est pas tant pour le montant que pour le fait qu’en acceptant de donner, on devient complice de ce système. On se dit en même que si on refuse de payer et qu’il y a tout notre minibus qui nous attend… Bref, de quoi cogiter.

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Nous avons réservé un minibus qui doit nous amener jusqu’à un bateau, qui nous déposera sur l’île de Don Khone. Le départ est prévu pour 7h, il faudra donc se lever tôt. Difficile de dormir avec ces idées qui rebondissent dans tous les coins de votre tête, mais on fini par y arriver, pour une courte nuit.

Le minibus nous prend comme prévu à 7h. Il n’y a encore personne dedans et on pense donc avoir de bonnes places, mais visiblement il y a un planning chargé et on se retrouve à l’arrière. Les deux banquettes de derrière sont pour les barangs, quatre barangs par rang ; celles de devant pour les locaux : cinq par rangé. Le van se remplit vite, on se retrouve à 25 dans l’engin. Puis, c’est parti.

La route n’est qu’une gigantesque piste de terre rouge. Chaque véhicule soulève un tel nuage de poussière que l’on se retrouve dans un brouillard épais qui rend la circulation difficile. Nous sommes régulièrement chahuté de tous les côtés, mais globalement tout se passe bien.

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Après un peu plus de deux heures de route, le minivan s’arrête et nous dit que nous devons changer de véhicule. Première nouvelle, personne ne nous avait encore prévenu mais après tout, rien de dramatique… On nous dit que le suivant sera là d’ici une trentaine de minutes. Il est 10h, nous avons donc un peu de temps pour nous dégourdir les jambes. Nous en profitons pour faire connaissance avec les autres passagers : un couple d’espagnols et un anglais. L’heure sonnant presque midi, on commence un peu à s’inquiéter. Peut-être que nous nous sommes fait avoir ? Je tente de prendre une canette là où on nous a déposé, mais c’est le prix pour les barangs, soit 50% de plus. Pas de souci, je vais voir plus et après deux tentatives, trouve le prix correct. Un tuk-tuk s’arrête devant nous. Il nous apprend que notre minivan ne sera pas là avant 14h, soit quatre heures d’attente au total. Le voyage ne devait durer que 5h de point à point…

Au bout d’un moment, une personne, qu’on appellera AH pour la suite, vient en scooter et nous demande nos billets. L’anglais émet quelques protestations sur le fait que c’est quand même n’importe quoi de nous faire lever tôt si c’est pour attendre quatre heures, et cela sans nous avertir à l’avance. AH prend une moue d’enfant frustré et dit qu’il en marre d’entendre les gens se plaindre. Pauvre garçon, on est vraiment pas sympa, comme-ci on ne pouvait pas attendre tout en fermant nos gueules.

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Comme prédit, le minivan arrive vers 14h. Nous sommes moins que dans le premier, c’est donc un peu plus confortable. La frontière n’est plus qu’à 45 minutes. Nous y arrivons donc rapidement. On nous fait tous sortir pour remplir les papiers. J’attend anxieusement le moment où on va nous demander de l’argent. Nous avons pu en parler un peu – oui on a eu un peu de temps libre – avec les autres, et le couple d’espagnols, Angel et Myriam, ne veut pas payer d’extras non plus. Après avoir remplit la fiche pour l’entrée au Laos, AH nous demande 38$ par tête. Euh non, désolé, le visa n’est que de 30$. S’en suit une explication complètement bidon, comme quoi à cette frontière là, c’est plus chère. Que nenni, nous n’acceptons pas. AH nous dit alors que nous pouvons traverser par nous même, et qu’il nous rejoindrait de l’autre côté. C’est donc ce que nous faisons. Angel et Myriam nous accompagne, l’anglais, ne voulant pas s’embêter, reste. Frustré, AH nous reprend les formulaires (déjà tout remplis avec nos infos).

Arrivés au poste d’immigration pour sortir du Cambodge, nous donnons nos passeports pour obtenir le timbre de sortie. Il s’agit juste d’un tampon qui indique la date de notre sortie. Et là… on nous demande 2$ chacun. Le geste doit être fatiguant au point qu’il faille une prime. Nous refusons donc, et la personne refuse à son tour de nous rendre nos passeports. Après, cinq minutes d’attente, le garde décide finalement de tamponner nos passeports et de nous laisser partir. Tiens c’est devenu gratuit tout d’un coup… Fiers de cette petite victoire, nous partons en direction du poste d’immigration du Laos.

Nous arrivons souriant, on nous redonne une fiche qu’il nous faut remplir, la même que AH nous a gentillement repris. On nous donne nos passeport à l’entrée, avec les fiches, et on nous demande les 60$ pour le visa. Super, tout semble bien se passer, c’est le prix normal. Mais ce n’est en fait que le début d’une grosse galère.

Nous allons ensuite de l’autre côté pour récupérer nos passeport avec le tampon d’arrivée. Et… on nous demande à nouveau 2$ pour ce tampon. Nous refusons évidemment de payer. Après un quart d’heure, nous continuons de demander nos passeports. Nous lui disons que nous sommes ok pour payer s’il nous donne un document officiel attestant du montant, ou un reçu avec son nom pour que l’on puisse vérifier par la suite. Bien sûr, rien n’y fait.

Au bout d’une bonne demi-heure, AH arrive fièrement avec tous les passeports des autres du groupe et passe l’immigration. Il nous dit qu’il faut nous dépêcher sinon le minibus n’attendra pas, ce à quoi je lui répond que l’ayant attendu pour notre part pendant quatre heures, oui, il va nous attendre.
AH en vient à faire cette réflexion dont le contenu est en gros : « qu’est ce que vous venez faire au Laos si vous n’avez pas 2$ à donner aux gens ». Ba oui mon gars, j’ai tout quitté parce que je ne voulais pas d’une vie dictée par le fric et pour ça j’espérais trouver du mieux dans d’autres cultures. Visiblement, ce n’est pas non plus ici que je vais trouver quelque chose. « De tout façon, je retourne au minibus, et après nous partirons sans vous si vous n’êtes pas prêt ». Je lui répond en haussant le ton que ces 2$ ne sont pas légals et que par conséquent nous ne les donnerons pas et qu’après le temps passé à l’attendre lui, il avait plutôt intérêt à nous rendre la pareil et ne pas partir sans nous.

Un autre groupe est en train de traverser la frontière. Il y a quatre français parmi eux. Ils ne voulaient pas payer non plus, mais comme tout leur minivan l’a fait, ils ont suivi… Devant notre refus, les quatre français ainsi qu’une autre personne refuse à leur tour de payer. Nous sommes désormais une petite dizaine à attendre que nos passeports nous soient remis. Angel les demande à nouveau, et la personne en face commence à devenir agressive avec des mouvements violents.

Notre minivan est désormais prêt à partir. L’anglais est venu nous voir et nous a dit qu’il tenterait de le retenir le plus longtemps possible. Merci à lui ! Malheureusement, au bout d’un moment, nous voyons notre moyen de transport disparaitre… Il va falloir en trouver un autre. Les français de l’autre groupe nous disent qu’il reste de la place dans le leur et qu’ils sont ok pour se serrer. Il faudra évidemment payer un extra au chauffeur… Le problème reste cependant le même : nous n’avons toujours pas nos passeports, et après avoir été aussi loin, ce serait rageant de s’arrêter là. L’autre minivan n’attendra pas éternellement cependant.

Le garde nous montre rageusement un papier, que l’on pensait être un reçu. Il s’agit en fait seulement du papier indiquant qu’à partir d’une certaine heure, il faut payer 1$ en plus pour le service. Évidemment, lorsque nous sommes arrivés ce n’était pas le cas mais avec le temps qu’ils nous ont forcé à attendre… Nous convenons alors d’un deal : ok nous payons 1$ pour l’heure tardive, mais nous ne payons pas les 2$ de bakchich. Le garde semble d’accord, nous récupérons nos passeports, après presque deux heures d’attente. Il s’agit à peine d’une demi-victoire mais avec la nuit tombante, l’orage approchant, et le second minibus prêt à partir, on ne se sentait pas d’aller plus loin.

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Le gros problème, c’est que les gens ne sont pas vraiment informés sur ce qu’ils ont à payer à la frontière. Nous avions fait la démarche au préalable en vérifiant mais il faut y penser. Les ambassades sont promptes à faire part des alertes comme quoi les pays sont dangereux, qu’il ne faut pas sortir la nuit, etc… alors que pas grand chose ne le justifie, mais ne préviennent pas de ces soucis. Du coup les gens payent parce qu’ils pensent que c’est normal. Il y a aussi ceux qui se disent que ce n’est après tout que 2$, mais en se disant ça et en acceptant, on accepte de participer au maintien d’un système de corruption.

Bref, après tous ses déboires, nous sommes arrivés au Laos, sur l’île de Don Det finalement. Nous avons un bungalow sur le Mékong, et nous nous sommes remis de cette journée clairement de merde, autour d’une bière bien fraîche au restaurant « Papa et Mama ». Autant vous dire que la journée suivante sera juste pour se relaxer 🙂

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21 Comments

  1. Ouah, la mission cette traversée. Malheureusement, tu as bien raison, si tout le monde accepte cette pratique cela ne s’arrêtera jamais. On comprend mieux votre inquiétude avant de partir :s. Bon maintenant, l’important c’est que vous êtes arrivé à bon port et que vous allez pouvoir poursuivre votre aventure. Bisous les copains. 🙂

    • Merci mon loulou 😀 T’inquiète on est bien arrivé. Grosse surprise en arrivant d’ailleurs, sur un restaurant je vois un panneau… « KEBAB » !!!!!! Trop bon. Des kebabs galettes au poulet, boeuf ou citrouille ! Celui à la citrouille est juste trop bon !

      • Mmmm, le kebab citrouille ! Essaye de récupérer la recette et on fera ça la prochaine fois à la place de l’omelette chorizo 😉

  2. après avoir lu votre récit nous sommes contentes de vous savoir bien
    arrivés. bravo pour votre témérité , je ne pense pas que nous aurions eu le quart de votre courage face à ce genre d’individus. reposez vous et
    profitez pleinement de votre séjour.
    bisous

    • Ce qui est rageant c’est que je pense que la plupart des gens ne savent meme pas qu’ils paient un bakchich ! On te présente la chose comme si c’était tellement normal que si tu ne sais pas, tu n’y penses meme pas. Si on avait vraiment été téméraires on serait allé jusqu’au bout du truc mais… c’était moralement fatiguant, et le garde devenait agressif.
      Bizzz

  3. Hé ! ben ! Que d’émotions ! Comme quoi les pays qui font rêver ont aussi leur corruption ! Mais bravo pour la résistance … il faudrait que plus de monde réagisse ainsi.

    Remettez-vous de vos émotions et profitez bien de la suite !

    Bisous. Mamou

  4. je pense que vous avez eu la bonne attitude, à votre place, je n’aurai pas eu ce cran, surtout si longtemps, mais votre ténacité à quand même payée et nous fait réfléchir
    contente de vous savoir bien arrivés, vos hamacs vont vous aider je l’espère à récupérer de cette journée de m…….. vous souhaite bonnes découvertes car comme d’hab vous nous les ferez partager bisous bisous

  5. Dis donc, quelle aventure ! Mais regardez des choses du bon coté, ça fait des histoires à raconter à vos futurs petits-enfants 🙂 Ça me rappelle des expériences que j’ai vécu il y a longtemps beaucoup plus près, aux différents frontières d’ex-Yougoslavie d’après guerre quand je suis rentré en voiture pour la première et dernière fois. Encore avant quand j’étais un pauvre thésard il m’est arrivé de faire des trajets Sofia Bruxelles en car. Les chauffeurs donnaient des bakchichs aux frontières mais apparemment c’était compris dans le prix du billet (restant beaucoup moins cher que celui d’avion) et ça se passait en général sans problème. Mais parfois quand ils trouvaient les sommes insuffisantes, les douaniers choisissaient un échantillon « aléatoire » composé des gens les plus bronzés du car et faisaient une fouille complète d’eux et de leurs bagages et ça retardait le car de plusieurs heures.

    C’est la petite corruption générée par la pauvreté et par la misère. Je ne dis pas que c’est une excuse, mais c’est une sorte d’explication. Le gardien qui est payé quelques dizaines d’euros par mois essaye de boucler ses fins de mois autrement. Ça me révolte beaucoup moins que les gros trucs que traficotent nos politiciens plutôt bien payés avec par exemple le lobbies pharmaceutiques.

    La vision du touriste vache à lait m’énerve beaucoup et j’ai pu sentir dans vos récits que c’est aussi votre cas. Je la constate même en retournant dans mon propre pays pour les vacances : parfois dans des endroits fréquentés principalement par des étrangers on nous annonce discrètement que les bulgares bénéficient de x % de réduction par rapport aux prix affichés à la carte.

    Eh oui, le monde est géré par le fric et même si on aille très loin on n’y échappe pas. Est’ce qu’on peut changer ça ? Peut-être pas (c’est mon coté vieux pessimiste) mais en tout cas j’admire votre culot. En tout cas, après quelques bières et un kebab ça ne peut qu’aller mieux 🙂

    • Eh bâ, tu étais motivé ! Je ne dis pas que les magouilles de plus haut niveau me révoltent moins, à partir du moment où on a un service qui représente la nation je pense qu’il faut une tolérance zéro sur ces pratiques parce qu’on devrait avoir complètement confiance. Dans notre cas, le bakchich ne profite pas vraiment à la population miséreuse, il profite juste à un mec qui n’a aucun respect pour toi, et qui arbore fièrement sa montre en or à son poignet. Et si vraiment il y a de la misère, le bakchich a l’effet inverse, permettant de maintenir un systeme mauvais, freinant le changement vers un système plus juste pour toute la population.

      Je ne sais pas si on peut changer les choses à une échelle globale, je ne saurais pas quoi faire pour ça. Je sais juste ce que je peux faire localement quand un choix se propose à moi, et peut être que quand on sera plein de petites fourmis à faire les mêmes choix, on pourra changer le comportement du système

      • On est bien d’accord. Je ne dis pas que le bakchich profite à la population locale, bien au contraire. Parce que les locaux sont obligés de donner un bakchich pour chaque service demandé à leur administration.

        Vous avez résisté et vous avez bien fait, mais vous avez fini par payer, c’est vrai, 1$ à la place de 2 mais peu importe. Parce que vous étiez dos au mur, dépendants d’un mec qui se croit tout puissant et qui l’est vraiment dans l’état actuel des choses. Vous n’aviez pas vraiment de choix.

        Malheureusement la meilleure arme connue contre la corruption est … le fric. Pour payer correctement les fonctionnaires, pour avoir des moyens de les contrôler et punir si nécessaire.

          • Attention, ça risque d’avoir l’effet inverse ! 😉

      • Avec l’attente aux frontières et les pauses obligatoires ça pouvait aller jusqu’à 36h. En gros deux nuits et la journée entre elles.

  6. Me voici de retour au Havre après diverses escapades et j’ai pu prendre connaissance des épisodes que j’ai manqué. Contente de vous savoir en bonne forme, déjà cent jours, comme ça passe vite !
    Le récit de votre passage de frontière est intéressant et prouve bien que la corruption existe à tous les niveaux, dans ce pays la pauvreté peut en être la cause contrairement à d’autres pays. En tout cas bravo, je n’aurais pas eu votre cran.
    Bisous

  7. Punaise, le bordel pour entrer au Laos… c’est chouette la corruption.
    Vous avez eu du courage et de la patience!

    • La patience sans s’énerver ! Quand le bus s’en va sans toi, ca fait un drole d’effet 😉

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